Le Kae-Sa-Luk est l’art traditionnel thaïlandais de la sculpture sur fruits et légumes. Melon, pastèque, papaye, mangue, carotte ou navet deviennent, sous la lame d’un couteau dédié, des fleurs de lotus, des oiseaux ou des dragons. Éphémère par nature puisque la matière première se fane en quelques jours, cet artisanat reste pourtant l’un des savoir-faire les mieux préservés du royaume, transmis dans les écoles et les cérémonies depuis plus de sept siècles.
Origines du Kae-Sa-Luk
Les origines de cet art ne font pas l’unanimité. Pour certains historiens thaïlandais, la sculpture sur fruits date de l’époque du royaume de Sukhothaï (1238-1438), en plein Loi Krathong (fête traditionnelle où les Thaïlandais fabriquent de petits bateaux en feuilles de bananier). La légende situe l’épisode fondateur en 1364 : Nang Noppamart, servante du roi Phra Ruang, décore son krathong de manière originale en y ajoutant une fleur et un oiseau sculptés dans un légume. Le roi, impressionné par la création de sa servante, aurait alors ordonné que toutes les femmes du royaume apprennent le Kae-Sa-Luk. La tradition veut aussi qu’une école spécialisée ait été créée au sein même du palais royal pour enseigner cet art, sous ce nom.
Pour d’autres chercheurs, la sculpture sur fruits serait née en Chine durant la seconde partie du règne de la dynastie Tang (705-907). Lorsque l’empereur Tang Zhongzong reprend le pouvoir, il célèbre l’événement par de nombreuses offrandes aux dieux : ses cuisiniers sculptent alors des formes d’animaux mythologiques, comme des dragons, dans les fruits et légumes destinés aux banquets impériaux. Cet art se serait ensuite répandu dans plusieurs pays d’Asie (Malaisie, Cambodge, Philippines) jusqu’à atteindre le Siam, et jusqu’au Japon, où il est aujourd’hui appelé mukimono.
Quelle que soit l’origine retenue, le Kae-Sa-Luk s’est solidement ancré dans la culture siamoise durant les périodes d’Ayutthaya (1351-1767) puis de Rattanakosin (dès 1782) : il ornait les banquets royaux, les offrandes aux temples, et même certains rites funéraires. C’est en 1934 que l’enseignant Yeuan Panutat a fait inscrire la sculpture sur fruits et légumes au programme du secondaire thaïlandais, où elle est encore enseignée aujourd’hui dès l’âge de 11 ans, au même titre qu’une discipline artistique comme la peinture.
Un art vivant, pas seulement muséal
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le Kae-Sa-Luk n’est pas relégué aux livres d’histoire. Les Thaïlandais continuent de sculpter des fruits pour honorer les moines, décorer les tables de mariage, ou marquer les grandes cérémonies bouddhistes. Les hôtels de luxe de Bangkok et Chiang Mai emploient encore aujourd’hui des sculpteurs sur fruits pour la présentation de leurs buffets, un savoir-faire qui reste un argument de prestige gastronomique. Plusieurs écoles proposent désormais des cours d’initiation aux voyageurs, à Chiang Mai comme à Bangkok, où l’on peut s’essayer en une demi-journée à tailler une fleur dans une carotte ou un cygne dans une pastèque, sous la houlette d’un maître carver. C’est une manière concrète de repartir avec autre chose qu’un souvenir acheté : un geste appris.
Le niveau de virtuosité atteint par certains artisans a d’ailleurs largement dépassé les frontières du royaume ces dernières années, des vidéos de sculpteurs thaïlandais façonnant des roses en pastèque ou des dragons en melon ayant circulé massivement sur les réseaux sociaux internationaux, contribuant à faire redécouvrir cet artisanat à un public qui ignorait tout de ses origines royales.
Où observer ou pratiquer le Kae-Sa-Luk
- Dans les grands hôtels de Bangkok et Chiang Mai, lors des buffets de prestige, où la sculpture décore souvent les tables de fruits.
- Lors de la fête de Loi Krathong (généralement en novembre), où les krathongs traditionnels intègrent encore des éléments sculptés.
- Dans des écoles spécialisées proposant des cours d’initiation aux touristes, en général sur une demi-journée, avec le matériel fourni.
- Au marché flottant de Damnoen Saduak ou dans certains marchés artisanaux, où des démonstrations sont parfois organisées pour les visiteurs.
Pour prolonger la découverte de cet artisanat en images, deux articles de blogs de voyage documentent bien la finesse du geste et la variété des motifs obtenus : celui d’Emily Thinking Out Loud, consacré à une rencontre avec un sculpteur balinais inspiré des mêmes techniques, et celui de The World Is A Book, qui montre des démonstrations de carving réalisées à bord d’un bateau de croisière en Asie du Sud-Est.